4.2.09

SIMONE WEIL:un cri dans la nuit d'apocalypse.




Simone Weil, née il y a 100 ans, un lustre avant l’entrée du XX° siècle dans son inferno aux flamboiements d’apocalypse, sera un témoin de première grandeur de ces temps hors des gonds qui sont toujours les nôtres, témoin à la fois de leurs vertiges démoniaques et de leurs mystérieuses lueurs de prophétisme, témoin passionné vivant sa quête radicale, dévorante, avec tout son être, hors des chemins balisés.

Dès l’enfance, une enfance protégée dans une famille bourgeoise juive, Simone éprouve jusqu’au tréfonds le sentiment du malheur du monde. Elle fait de brillantes études, s’affrontant aux grandes œuvres de la culture, philosophie, mathématiques, sciences…Elle renonce cependant à une gratifiante carrière universitaire pour s’engager corps et âme dans les combats du temps, syndicalisme révolutionnaire, travail en usine et comme ouvrière agricole, tentatives de participation à la Guerre d’Espagne, du côté des Républicains, et aux opérations de la France libre durant la seconde Guerre mondiale. Engagements au nom de la dignité humaine, de la justice, de la vérité, de l’incorruptible part sacrée qui demeure en chaque personne ; combats contre l’esclavage du travail industriel, contre la barbarie totalitaire, où sa fragilité physique l’empêche cependant d’aller jusqu’au bout. Mais dans son âme, elle compatira sans réserve aux souffrances de l’époque, et cela jusqu’à en mourir en 1943 près de Londres, loin des siens.

Une vie météorique et une pensée fulgurante, aphoristique, traces d’une aventure spirituelle qui mène l’agrégée de philosophie, la disciple de Descartes et d’Alain, sur les terres sans cartographie de la mystique. Tout en plongeant dans le cauchemar de l’Histoire, Simone Weil fait l’expérience d’une autre lumière que celle de la raison humaine, cette raison qui dans ces temps tragiques engendre des monstres, délires totalitaires, déchaînements mortifères de la techno-science, hécatombes des batailles et, monstruosité suprême, le génocide des Juifs… Double face de l’apocalypse ( dont on ne retient généralement que la part négative) : d’un côté l’enfer des bouleversements cataclysmiques du monde et de l’autre la lumière intérieure du Christ qui illumine l’affamée d’absolu à Assise et à Solesmes, révélation du sens surnaturel de l’existence.

Simone Weil médite les grandes traditions spirituelles et d’une écriture alliant nudité et incandescence note ses illuminations, réinventant la « connaissance surnaturelle », cette dimension essentielle forclose par le bétonnage rationaliste. Les « temps extrêmes » que vit l’humanité, ses « saisons en enfer », pour peu qu’on sache en entendre l’oracle, laissent transparaitre une révélation profonde, profondément déroutante : au fond de la nuit la plus noire, si nous consentons à traverser cette ténèbre opaque, nous verrons luire une aurore inimaginable. C’est la substance même de l’expérience vécue de Simone Weil, témoin de la lumière au cœur de la géhenne où la Grosse Bête obscène, insatiable, la Bête protéiforme, déploie sans répit sa démesure.

Avons-nous perçu son message hautement paradoxal ? Comme la vibration d’une lointaine étoile, son rayonnement secret ne nous est pas encore parvenu dans toute sa force éclairante, à nous qui restons passablement sourds au cri de la détresse et de la faim insondables des temps extrêmes où nous ne cessons d’errer.

26.1.09

LABYRINTHE DES JOURS 2008

2008

1.1.       Départ des VHL.

27.4. Jeux d’absence- présence.
Louna jette un objet pour qu’on le cherche. Cherche un objet sous la main qui le cache. Elle cherche sous l’autre main si l’objet ne se trouve pas sous la première.


3.5. Représentation à Koetzingue de ma pièce ONIRIA par les Struwelpeter du Théâtre du Lerchenberg.

16.6. Pierre E. Début des travaux dans salle de bain, WC. Décolleuse à vapeur Black et Decker.

28.7. J’ai du mal à concevoir la mort comme autre chose que disparition définitive dans le néant.

14.8. H et Louna à la webcam.
H : « Elle est de plus en plus capricieuse, manifeste fortement quand on veut lui prendre un objet, quand on la change et que ça la dérange… ».
Louna a quatre dents. Séjour récent à Bordeaux.

22.10.08. CHARLES JULIET: Accueils- Journal IV (1982-88). Aime beaucoup cet écrivain de l'intériorité (comme j'aime Bobin...).

Le Clézio, Juliet...Se relier à l'immensité du dedans qui englobe l'univers entier dans sa lumière-source. Au fond toutes les voies se rejoignent: quitter l'Ego pour communier avec l'infinité où se recueillent tout l'espace et tout le temps.


2.12. Je ne comprends pas les écrivains paradant sur les plateaux de télévision.
Je ne puis écrire que plongé dans le plus profond silence, perdu dans une absolue solitude, aux marges des contrées habitables par les hommes.

Louna, petit être qui me rattache à la Vie.

La foi, c'est faire le pas au-delà de l'impossibilité de croire.


LABYRINTHE DES JOURS 2009


2009
16.1. Les hommes perdent leur vie en niaiseries et toi en interminables cogitations.
Piège de la non-pensée comme dispersion divertissante et piège de la pensée comme onanisme mental.
17.1. Voir en chaque être humain l'enfant qu'il a été et le mourant qu'il sera. C'est-à-dire l'extrême nudité.
4.2. LISZT: après une lecture du Dante. Musique échevelée. Risque: le pathos sonore creux où choient parfois certains Romantiques et leurs disciples, Berlioz, Mendelssohn, Wagner,Verdi...
Beethoven?
Chopin, Schubert apparemment y échappent.
18.2. Arrivée des VHL.
Louna a la mémoire spatiale. Dès l’arrivée à la maison, elle retrouve le circuit de son caddy à travers l’appartement.

5.4. BR alpha. NELLY SACHS.
Nouveaux chemins de la connaissance : SIMONE WEIL.
Science et conscience : BACHELARD/ BERGSON. Frédéric Worms.


1.5. Moments d’obscurité, de doute total.

Le Christ n’est rien s’il n’investit pas totalement ton être.


30.4. Littérature, une de mes grandes consolations sur terre. « Passion fixe » comme dirait Sollers : elle n’a jamais baissé.

Je suis de plus en plus hanté par le caractère éphémère du monde. Je sens la vie m’échapper. Je n’ai plus le sentiment de consistance de l’existence terrestre que j’avais jusqu’à vers 40-50 ans. Je contemple à présent les choses en sachant que bientôt je ne les verrai plus.


19-25.10.
Lou. Voiture téléguidée, jeu avec la poupée, l’habille entièrement.
Couleurs : bleu, vert, jaune, noir.
Grand progrès langagier, surtout au plan syntaxique.
Très observatrice.
Vitalité ++. Comportement impératif. Petit doigt pointé. Haussement d’épaules.


21.11. Bonne forme physique.
Volupté de la vie casanière.

Ces derniers temps, amélioration de la relation entre L et moi. En méforme, elle apprécie que je m’occupe d’elle.

Film de Claudio Tonetti : La grande peur dans la montagne, d’après Ramuz.











16.1.09

ANNEE NOUVELLE

Les années passent
et pourtant
c'est toujours le même étonnement:
où sont les neiges d'antan?
Les années passent
et pourtant
c'est toujours la même attente:
où s'en vont les sentes
dans la brume des matins naissants?
Les années passent
et pourtant
c'est toujours le même face à face
avec l'énigme d'être,
l'énigme de passer.
Passent les années,
s'enflamme le temps.
Lumineusement
vole la neige,
allègrement
danse le vent
sur les sentes des clairs enfants.

26.12.08

NATIVITÉ

Ils ne savent pas où aller. Ils errent dans les rues surchargées de décorations lumineuses. Partout foule dans les magasins. Boustifaille. Boustifaille. Montagnes de marchandises, jouets, jeux électroniques, matériel informatique…Dégoûtante profusion. Ils marchent au hasard. Elle est jeune, pensive ; lui, soucieux. Où aller ? Pas d’argent. Pas de papiers. Personne ne les voit. Les passants, encombrés de paquets, se bousculent sur les trottoirs. Boustifaille. Musique sirupeuse déversée sur les têtes saturées. Douce nuit, sainte nuit…On se hâte de rentrer chez soi. Déjà s’obscurcit le jour. Le réveillon de Noël va commencer…

Maintenant les rues sont vides. Maintenant, à bout de forces, ils se réfugient dans un squat au bord de la ville. D’autres sans-abris y sont déjà installés. Maintenant elle dit : « Je sens que le bébé vient. » Et dans la pénombre froide du squat, elle accouche avec l’aide de son compagnon, sous les regards éberlués des SDF.

Dehors les rues nocturnes sont terriblement vides. Il se met à neiger. Dans les appartements surchauffés, les cadeaux s’accumulent près des sapins étincelants de guirlandes et de boules. Les gens attablés s’empiffrent, puis ils vont à la messe de minuit, repus, bien nippés, les âmes euphoriques, bienveillantes, fades. Ils s’embrassent. C’est Noël.

Un enfant est né dans un taudis glacial, ignoré du monde, un enfant sans-abri, sans-papiers, sans étoile.

18.11.08

LE NOUVEAU VISAGE DU SIECLE


Deux dates historiques ouvrent le 21° siècle : le 11 septembre 2001, tragique lever de rideau, les attentats contre l’Hyperpuissance, sempiternel manège du monde régi par la violence ; le 4 novembre 2008, l’élection de Barack Obama, le premier président afro-américain des Etats-Unis, événement inouï d’une haute portée symbolique rompant avec un lourd passé de mépris pour une partie de la population, celle des minorités non-blanches.

Obama, le nouveau visage du siècle ?
Faisons un rêve : que le nouveau président US devienne vraiment ce visage inaugurant un autre 21° siècle, le visage d’une Amérique irradiant à nouveau l’idéal généreux de ses pères fondateurs et de ses plus grandes figures, Washington, Lincoln, Roosevelt, Martin Luther King, le visage d’une Amérique surmontant ses démons racistes, impérialistes, et ses folies mercantilistes et consuméristes.

Faisons un rêve : qu’Obama devienne au plan du monde le visage d’un nouvel ordre géopolitique, multipolaire, multiculturel, soucieux du dialogue des grandes cultures par-delà la hantise de leur choc, soucieux d’un plus juste partage des richesses, d’un respect authentique des équilibres écologiques, soucieux de paix et des droits de l’homme plus que d’hégémonie.

Faisons un rêve : qu’Obama, en dépit de l’énormité des tâches qui l’attendent, aide notre temps en crise profonde à sortir de ses ornières au lieu de l’y enfoncer comme l’a fait la politique désastreuse de l’homme et de l’équipe auxquels il succède. Faisons un rêve : qu’Obama aide ce siècle à trouver son vrai visage, différent de celui de notre vieux monde hors des gonds avec ses clivages et ses frénésies catastrophiques. BONNE CHANCE, GOOD LUCK, PRESIDENT BARACK HUSSEIN OBAMA !

31.5.08

LE SPECTRE DE MAI 68



Depuis 40 ans, Mai 68 hante étrangement nos esprits. Et étrangement nous n’arrivons pas à saisir la substance de cet événement : chaos anarchique irresponsable pour certains, inéluctable changement de mœurs pour d’autres, il reste le plus souvent perçu comme éruption inexplicable, indéfinissable.

Et c’est parce que nous ne parvenons pas à dévisager vraiment cette époque météorique que son spectre ne cesse de revenir hanter les temps troubles et ternes qui l’ont suivie.

Comment comprendre ce printemps fiévreux et l’ensemble des turbulences qui ont agité la jeunesse européenne et américaine durant les années 60-70 ? Ils sont peut-être la dernière manifestation de l’instinct de liberté et de créativité de l’Occident avant que la gestion mondiale de l’économie marchande entraîne la planète entière dans son règne contraignant et sa fuite en avant démentielle. Avant que la dictature implacable de l’Argent et la rationalisation galopante de l’ubiquitaire « village numérique » enserrent toute l’humanité dans un seul ordre-désordre sans échappatoire.

Si tel est le sens de l’histoire du dernier demi-siècle, si nous sommes irrémédiablement pris au piège de l’âge de fer de l’économisme effréné , on ne peut qu’espérer le réveil des impulsions de liberté et concevoir Mai 68 et l’effervescence des sixties et des seventies comme des préfigurations de l’unique révolution à susciter en définitive, la mise en cause de la primauté du « règne de la quantité » et la lutte urgente, ici maintenant, pour le règne de la qualité, pour la poésie et la métaphysique de la vie.

Selon l’injonction rimbaldienne , il convient en cette aube incertaine du 21° siècle de devenir enfin « absolument moderne » : combattre la Modernité exclusivement rationalisante, normalisante et en fin de compte aliénante au nom de la Modernité libératrice et de son esprit subversif et innovateur qui depuis la Renaissance tentent de faire émerger les hommes et les femmes des vieux mondes de servitude.

La vraie grande révolution, la révolution au nom de la vie, existentielle, pluridimensionnelle et non simplement politique, n’a pas encore véritablement eu lieu. C’est elle qu’annonce Mai 68. C’est elle que son spectre insistant nous invite à accomplir sans réserve. Accomplir Mai 68. L’absolue Modernité.



MAI 2008

12.5.08

LE SOUFFLE DE DIEU





Le souffle de Dieu,
c'est cette brise légère
qui parfois se lève
quand s'interrompent le bruit et la fureur,
quand se taisent les bavardages
et que le silence soudain se déploie
des coeurs méditatifs
jusqu'à la lumière d'ailes de neige
là-bas par-delà les cimes.
Alors au plus secret de chaque orant
frémit le tendre murmure de Dieu
et son feu frais irradie à travers les visages.
Et comme une immense caresse
le ciel touche la terre,
vivifiant tout être
qui s'offre au plus profond Respir.

24.3.08

APRES LA HAINE

L'arbre, épais de siècles, c'était le pivot des terres, sombres sillons remplis d'eau, herbages grillés, tertres buissonneux. La lumière gris-jaune, qui vibrait au- dessus des flaques, soutenait de cyclopéennes architectures de nuages blancs immobiles. Sous ces masses célestes, la rareté des objets au sol était d'autant plus poignante: quelques arbrisseaux noirs çà et là, et, à l'horizon, vers l'occident, le hameau qui semblait désert.
Adossé au tronc, tu laissais la lenteur du jour te traverser. Tu te tenais au centre du monde, pris dans le tournoiement de la lumière et la fascinante fixité du site. L'arbre. Raciné dans l'opaque et tendu vers la clarté énigmatique du ciel, de connivence avec l'atmosphère réverbérante et le singulier écrasement des choses. Tu habitais le lieu comme une bête son terrier, remplissant l'espace concave de ta présence, le faisant tien comme si tu l'eusses façonné de tes mains. Et pourtant une part de toi, loin en dessous de la peau, l'autre âme, contre les os, près des saccades du sang dans les muqueuses secrètes, loin, loin, attendait l'irruption de l'inconnu. L'arbre n'était que le pilier de ton attente diffuse, et le paysage figé, le rideau d'une tragédie latente. Des menaces invisibles, sournoises, pesaient sur tout; des engins monstrueux allaient envahir l'horizon, machines implacables sorties de vagues glauques de l'Océan pour venir triturer les êtres de chair et d'os; des guerriers aux visages peints surgir de derrière les monticules et les mottes.
Tu scrutais la campagne. Chaque aile prenant son essor, chaque bourdonnement d'insecte, attirait ton attention anxieuse. L'arbre. Vertige. Marées de lumière.
De la poussière s'éleva à la sortie du hameau. Quelqu'un courait en direction de l'arbre. Ce fut d'abord une minuscule forme blanche sautillant sur la lande lointaine. Puis le petit corps désarticulé par la course s'approcha, franchit les champs en enjambées fébriles, bondissant de motte en motte, trébuchant, s'éclaboussant dans les flaques. A une centaine de mètres de l'arbre, il se mit à faire de grands signes désespérés de ses bras nus. Hors d'haleine, il s'affala sur la sol, à tes pieds. C'était un garçonnet vêtu à l'orientale, les membres et le visage barbouillés de crasse, de boue et de poussière où sillonnaient la sueur et les larmes. Tu t'accroupis près de lui et caressas d'une main légère sa chevelure crépue. Le gosse, étendu par terre, ne cessait de pleurer, frottant ses yeux de ses paumes sales.
Tu avais pressenti sa venue. Derrière le voile de lumière, un gouffre, d'imminentes calamités auxquelles personne n'échappe, des déluges, des pluies de feu, des séismes, des cyclones, des massacres. La destruction était inscrite en filigrane dans le paysage immobile.
- Ils l'ont tué... Ils l'ont tué..., gémissait l'enfant entre ses sanglots.
L'inéluctable était advenu.
Tu aidas maternellement le garçon à se remettre debout. Il essayait de maîtriser ses pleurs.
- Quand l'ont-ils fait? Dis, quand est-ce arrivé?
Quelques hoquets secouaient encore le petit buste.
- Raconte-moi...
Nous nous sommes assis au pied de l'arbre. Nos nuques étaient appuyées contre l'écorce rugueuse. Des nues plus ardoisées montaient sur l'horizon, vers le sud-ouest, menaçant de leurs croupes énormes les neigeux édifices qui stationnaient au milieu de l'azur.
- C'est ce matin. Je dormais encore. Chaque jour, deux heures après l'aube, il venait me réveiller et m'emmenait à la fontaine. Aujourd'hui, personne. On n'entendait pas une mouche voler dans le village. C'était drôle, ce silence. D'habitude ils crient déjà à cette heure, ils arpentent la grand’ rue, ils jouent ou bien se battent sur le parvis. Aujourd'hui le village semblait mort. Je suis sorti de la maison. J'avais peur. J'ai couru vers la place. Ils se tenaient debout en cercle autour de quelque chose qui était allongée par terre. Je me suis approché. C'était lui, les cheveux pleins de sang, les habits en loques...
L'enfant se remit à sangloter, enfonçant sa tête entre ses genoux. Il se redressa, se leva, essuya ses larmes.
- Je savais qu'ils le tueraient un jour. Ils l'avaient dit tant de fois. Viens, viens vite!

Nous nous dirigeons vers le hameau, coupant à travers champs. Je tiens l'enfant par la main. A proximité des habitations, des arbustes effeuillés, noircis par le feu. Nous pénétrons dans le village. Une large rue pavée le traverse de part en part. Les masures éventrées, par leurs plaies béantes, exhibent leurs intérieurs délabrés, chambres au papier peint lacéré, cuisines décarrelées. Sur des linteaux en bois vermoulu, on peut lire des inscriptions latines ou gothiques, des millésimes en chiffres romains. Certaines façades sont ornées de bucranes, d'autres de niches abritant des madones en robe blanche à passements défraîchis. Des portes cochères aux vantaux démantelés ouvrent sur des cours envahies de végétation sauvage, gigantesques feuilles de rhubarbe poussiéreuses poussant parmi des amoncellements de gravats, des poutres calcinées, des machines agricoles oxydées, des véhicules anachroniques, des meubles, des ustensiles de ménage.
Les sombres nuages ballonnés ont insensiblement fait dériver les blancs archipels et obscurci l'atmosphère. Nous parvenons sur la place du village où le groupe de garçons dépenaillés semble ne pas avoir bougé. Aucun ne tourne la tête à notre approche. Maintenant ils s'écartent. Je m'agenouille près du vieillard gisant à leurs pieds. Son visage creusé de rides est zébré de longues balafres noires; au front et à la tempe gauche, il porte d'affreuses blessures. Des caillots de sang engluent ses cheveux gris. Il a les yeux ouverts. Je baisse ses paupières sur son regard fixe. L'enfant se précipite sur le grand corps inerte et l'étreint.
Les garçons s'éloignent, bras ballants, et s'éparpillent sur la place. Les uns vont s'asseoir sur les degrés de l'église, les autres, poings enfoncés dans les poches, s'adosser contre les tilleuls. Un seul reste debout près du cadavre sur lequel l'enfant continue de sangloter, émettant de faibles geignements de chiot abandonné. Fixant le gosse éploré, il monologue sur ce fond de douces plaintes:
- Nous ne savions pas. Maintenant tout est mort. Le village, c'était lui. Mais nous ne le savions pas. Nous voulions être libres, tout à fait libres; libres de jouer et de nous battre toute la journée, libres de faire pleurer l'enfant, libres de briser les vitres, d'incendier les charpentes, libres de nous prélasser au soleil, de fumer et de boire dans le chœur de l'église. Nous voulions être libres, libres. Mais le Vieux nous regardait, taciturne, l'œil plein de tristesse. Sa bonté muette nous exaspérait, sa sale bonté de vieux. Lui et l’enfant, depuis des mois, on les haïssait. Lui... l'enfant... l'enfant…Chaque matin, un peu plus... chaque jour... Ca s'était accumulé dans nos corps comme du venin. Il fallait tuer, lui d'abord, puis l'enfant, écraser cette bonté et ce sourire, les faire disparaître, les effacer de terre. Pouvoir tout saccager à notre aise, tout piétiner, tout arracher, sans que le bonhomme en souffre et que le marmot chiale. Tout piétiner, tout arracher. Libres. Maintenant il est mort. Nous sommes vidés de notre haine. Le village est mort. Nous sommes morts. C'est fini. Fini.
Ils l’avaient guetté. Ils s'étaient traîtreusement rués sur lui. Ils l'avaient frappé comme des frénétiques, à coups de briques, à coups de chaînes de bicyclette. Il avait tenté de se protéger le visage de ses avant-bras, opposé à leur fureur de jeunes fauves en folie le faible rempart de ses pauvres coudes de vieux. Il avait rentré la tête entre ses épaules. Puis il avait chancelé, s'était écroulé, s'était traîné pitoyablement sur le sol, comme une bête blessée à mort, se cramponnant aux dalles du parvis...
Une hirondelle jaillit des abat-son du clocher, plonge et vient raser la place, décrivant des courbes rapides. Les garçons se tiennent tous immobiles, hébétés, pétrifiés dans des poses empreintes à la fois de nonchalance et de consternation. Le dieu de leur exécration s'est effondré. Les ruines du hameau dressent sous les basses vapeurs du ciel l'œuvre dérisoire de leur colère. Maintenant leur démence se dévoile à leurs regards. Un calme terrible les cerne.
- Il faut l'enterrer, suggéras-tu.
Ils se levèrent, disparurent dans les ruelles, puis revinrent, poussant une charrette grinçante, aux jantes rouillées, portant des pelles et des pioches sur leurs épaules. On chargea le corpulent cadavre sur le véhicule et l'on se mit en marche.
La charrette cahotait sur les pavés bossus de la grand’ rue. Quelques garçons la tenaient aux timons, les autres aux ridelles à claire-voie. L'écho de nos pas et du roulement des roues cerclées de fer remplissait les ruelles et les ruines creuses.
On sortit du village et, à travers champs, l'on se dirigea vers l'arbre. Tu suivais à quelques pas en arrière, tenant l'enfant par la main. La charrette avançait péniblement dans les labours argileux. Les grandes roues boueuses s'enlisaient. Le corps bringuebalait. Les adolescents contractaient tous leurs muscles, poussaient des ahans, tiraient aux rais, les faces cramoisies. Leurs bottes brunes pataugeaient dans la glaise gluante. La sueur dégoulinait de leurs joues maculées. La traversée des champs fut interminable. Plusieurs fois la charrette manqua de verser. Le vent s'était levé et faisait fuir les nuages à toute vitesse. Parfois un bref rayon de soleil venait effleurer le cortège embourbé.
Nous arrivions près de l'arbre. Les garçons s'arrêtèrent à bout de force. Mais malgré cet état de grand épuisement, ils se mirent sans délai à creuser une fosse. Leurs gestes lourds, leurs mèches pendantes, la sueur perlant aux nez et aux mentons, le bruit mat de l'acier s'enfonçant dans le sol gras, dépeçant sa sombre chair, et, au-dessus de nos têtes, l'imperturbable translation des changeants rochers du ciel, tout contribuait à créer une ambiance d'extrême accablement.
Quand la tombe fut prête, on déchargea précautionneusement le corps et on le coucha dans la terre ouverte. L'enfant restait immobile sous l'arbre, cloué sur place dans son étrange mutisme. On crut un instant percevoir des sons de cloches au lointain, quelque glas en sourdine, à peine audible dans le silence qui succéda au remuement des outils. Puis un cri, un ululement barbare, une stridence insupportable, répercutée par la calotte céleste, roulant sur les éteules, venant se tordre au-dessus de nous et vriller nos cerveaux douloureux de ses spires larges et glaciales. Le silence retomba comme une ample étoffe lumineuse. Les gars reprirent leurs instruments et recouvrirent de mottes noirâtres le corps du Vieux, d'abord la tête, puis le tronc et les membres. Quand la tombe fut comblée, le ciel se trouva entièrement dégagé.
Tout le monde s'assit sous l'arbre. Une brise légère berçait les branches et fluait sur les visages muets. Soyeuse, rassérénante, elle chuchotait dans les ramilles. Tu te mis à parler, d'une voix tantôt lente et nette, tantôt véhémente, le regard tourné vers la silhouette du hameau, laissant parfois les mots de mort et de feu se perdre au fil du vent velouté:
- Le Vieux, c'était un homme comme vous et moi. Ce n'est pas lui que vous avez tué, mais une image. Vous croyiez qu'il vous jugeait. Mais il ne faisait qu'aimer le village. Il ne faisait qu'aimer. Oui, le village, c'était lui. Il l'avait construit de ses mains, il y a longtemps, dans sa jeunesse. Les premiers habitants, émigrés des steppes du Nord, hommes pleins d'aménité, le respectaient comme un père. Puis vint le lustre maudit: la guerre, les invasions, Huns, Vandales, Arabes, Philistins. La population fut décimée. Il ne restait que lui, vieux tronc épargné par les orages, vous, sauvageons nourris de désastres, et moi. Je vins habiter près de l'arbre: là, loin du hameau en ruines, je compris le passé et entrevis l'avenir. Il fallait que tout fût anéanti, que toute haine fleurît, que toute violence se perpétrât. Il fallait que le Vieux mourût de meurtre, que plus rien ne subsistât dans la plaine que décombres et cœurs vides. Il fallait le désert, le désert, loin autour de nous, loin au-dedans de nous. Maintenant les pierres sont des pierres, les visages, des visages. Ce monde, c'est nous. Il a fallu tout ce sang pour nous l'apprendre. Désormais il s'agit d'oublier et de vivre. Vivre, vivre comme l'enfant. Oublier. Oublier ce cauchemar de haine et de mort. Un cauchemar, oui, rien qu'un cauchemar, des images, des images. Toutes les images sont mortes. Le désert. Vivre parmi les pierres sans nuit, sous le ciel sans âme. L'âme du monde, c'est nous, nos corps débiles et mortels luttant contre les pierres et le vent. Rien que ça, lutter, vivre, lutter, sans victoire, sans défaites aussi autres que celle de la désertion de ce combat à perpétuité. Le désert. Une soif immense va se mettre à nous brûler. Plus une goutte d'eau pour consoler nos lèvres. La soif. Nous habiterons la soif.
Il y eut encore de longs silences. Le soir, nous regagnâmes doucement le hameau. Le soleil disparaissait à l'horizon. La charrette projetait sa grande ombre sur la plaine apaisée. L'enfant avait grimpé à son bord, et, tranquillement assis, se tenant à l'une des ridelles, regardait s'éteindre le dernier rayon de soleil. Lorsque nous sommes arrivés près des premières palissades, la nuit était tombée. La pureté et la netteté du ciel scintillant étaient effrayantes. L'enfant, recroquevillé, dormait dans la charrette.
Il nous fallut quelques années pour reconstruire le village. Pierre à pierre, laissant autour de notre incandescente patience se consumer les jours semblables et les saisons, nous l'avons rebâti autour de l'arbre.

PIERRE JUDIDE

RESURRECTION !

Cri de victoire de la plus grande insurrection,
l’insurrection contre la mort.
Bleu, bleu de paradis le calme de Pâques
Et blanc, blanc éclatant l’essor
des ailes dans les immensités de fraîcheur.
Voici le Vivant inouï
parmi les oiseaux de neige, les bêtes éblouies,
les floraisons de l’aube.
Hors des contrées de larves,
Hors des terres de détresse,
Il avance vêtu de la lumineuse robe
d’astres et d’allégresse.
Il avance, le Vrai Vivant,
dans le candide soleil d’éternité,
dansant léger avec les brises duveteuses,
les parfums, les pétales bleutés,
dansant , marchant délicieusement lent dans la rosée
matinale inondant de menthe les rues pavoisées
et les jardins des cités ouvrières.
Il traverse auroral les places retentissant de rires écarlates,
les gares aux rails d’incandescence,
les usines, les supermarchés, les bistrots bruissant de juke-boxes ;
et les enfants Le regardent et s’éclatent.
Voici le Vivant de splendide innocence.




CHANT DU DESIR DE FOL AMOUR

Je voudrais t'aimer herbe odorante de songe
Je voudrais t'aimer brume amoureuse du vent
Je voudrais t'aimer soir qui sur les prés s'allonge
Je voudrais t'aimer terre et être ton tourment

Je voudrais t'aimer glaise onctueuse et nocturne
Je voudrais t'aimer île exultante d'oiseaux
Je voudrais t'aimer svelte et fraîche comme une urne
Je voudrais t'aimer mer et fondre dans tes eaux

Je voudrais t'aimer braise au milieu de la neige
Je voudrais t'aimer fraise à l'orée d'un bosquet
Je voudrais t'aimer louve anxieuse prise au piège
Je voudrais t'aimer biche et être ta forêt

Je voudrais t'aimer pure en des pays de palmes
Je voudrais t'aimer nue sous un ciel orageux
Je voudrais t'aimer tiède au fond d'un jardin calme
Je voudrais t'aimer noire et rouge tel le feu

Je voudrais t'aimer fille affamée de viol
Corps suave s'offrant aux fauves convoitises
Je voudrais t'aimer chair obscène humide et molle
Chue dans la bourbe sombre au fond des caves grises

Je voudrais t'aimer douce entourée d'enfants fous
Je voudrais t'aimer folle hallucinée d'un dieu
Je voudrais t'aimer sainte annonçant Christ aux loups
Je voudrais t'aimer sage auprès d'un chien très vieux

Je voudrais t'aimer pauvre et misérable chose
Abandonnée de tous dans l'ordure et le froid
Je voudrais t'aimer seule en ta détresse enclose
Tu ne serais que cri clameur de désarroi

31.12.07

CHANSON DE NOEL



Sapins, étincelez de givre,
Brillez de guirlandes d’argent !
Dansez, clartés, dans le rêve ivre
Des petits et des grands enfants !

Voici Noël ! Voici Noël !
Allumons nos blanches chandelles !

Reflétez les mille lumières,
Boules bleues et boules dorées !
Globes de subtile matière,
Grisez les yeux émerveillés !

Voici Noël ! Voici Noël !
Décorons maisons et chapelles !

Cieux et églises, célébrez
Sous vos voûtes la sainte messe
De la nuit de Nativité !
Rugissez, orgues d’allégresse !

Voici Noël ! Voici Noël !
Exultons de joie solennelle !

Bambins, bambines, gambadez
Par les ruelles recueillies !
Courez dans la bise glacée
Jusqu’à l’étoile du Messie !

Voici Noël ! Voici Noël !
Chantons l’Enfant Emmanuel !


Neige, lente de blancheur bleue,
Tapisse en douceur les chemins !
Dans la vaste veillée de Dieu
Fête Noël pour les lapins !

Voici Noël ! Voici Noël !
Nuit de tendresse et nuit de gel !

Nuit, profonde Nuit, prophétise
D’astres par-dessus les hameaux !
Et que le cosmos catéchise
L’âme inquiète des animaux !

Voici Noël ! Voici Noël !
Entrons dans la Nuit Essentielle !

Anges, tendez vos ailes d’aube
Au-dessus des sombres pâtures
Et annoncez aux veilleurs probes
Le Règne qui tout transfigure !

Voici Noël ! Voici Noël !
Paix sur la terre et joie au ciel !

27.7.07

DENUDATION

Se dénuder et s'ouvrir sans réserve au don de l'Amour. Rien d'autre à faire.

Se dénuder et laisser naître.

Se dépouiller de toute Pensée sur l'existence sans exception.
Toute philosophie, toute image du monde est un habit pour se protéger contre la nudité.

6.5.06

LES FOLLES DE KUKUXVILLE

LES FOLLES DE KUKUXVILLE

Elsa Culoche je m'appelle. Elsa la dingue, comme on me surnomme dans le patelin. Il est vrai que je ne les ménage pas, les Kukuxvillois. Ils se demandent toujours quelle nouvelle extravagance je vais inventer. Mais ce jour-là, j'ai, selon leurs dires, dépassé toutes les bornes de la bienséance.

Voilà les faits. Un matin, c'est un matin d'été dégoulinant de lumière et poisseux de chaleur. Je sors faire quelques courses dans la grand'rue et me dégourdir les guiboles sur la place de l'Hôtel de Ville. Je suis plutôt court vêtue, ne portant en tout et pour tout qu'un corsage bleu très décolleté et passablement transparent et un short en jean très savamment ajouré, lacéré, frangé si bien que ma croupe de bonne pouliche montre abondamment sa peau, un kouguelopf appétissant dans un emballage mal ficelé et troué. Une perruque bleue surmonte ma caboche comme un artichaut qui aurait trempé dans une encre pâle. De grosses lunettes de soleil rondes, bleues elles aussi, dissimulent mes mirettes. Des bracelets turquoise chatoient à mes poignets et des godasses aux semelles exagérément hautes couleur azur profond rehaussent un peu ma petite taille car je suis plutôt courte sur pattes et bien dodue, un bout de femme bien en chair. Et de la chair, j' en offre généreusement aux regards des passants et des automobilistes klaxonnant tandis que j'arpente d'un pas vaillant le
trottoir, un cabas assorti pendu à mon bras.

J'entre chez le boulanger-pâtissier pour acheter mon pain. Planté derrière son comptoir, il me lorgne de ses prunelles concupiscentes tout en me débitant des baratins obséquieux. Dans son ciboulot, il doit pétrir la pâte molle de mon corps, palper de ses paluches les miches de mes fesses, arrondir ses doigts autour des meringues laiteuses de mes seins, oh! l'enfariné! Il faut dire qu'il ne s'éclate pas beaucoup avec sa boulangère, planche à repasser revêche, qui le surveille d'un oeil terrible agrippée à sa caisse.

Je sors vite faite de là pour respirer un air salubre. J'arrive sur la place de l'Hôtel de Ville. Des gens sont attablés à la terrasse du bistrot. Des ouvriers communaux s'affairent autour d'un massif de fleurs. Je m'apprête à m'asseoir à une table de la terrasse à l'ombre d'un parasol quand j'entends siffler dans mon dos et des voix moqueuses s'élever :"Y en a qui se croient à Saint-Trop ici!" Je me retourne. "Hé! Elsa!. On fait du strip-tease?"Ce sont les braves agents municipaux qui rivalisent d'esprit le plus lourdingue à mon égard. Les voici psalmodiant en choeur: "Culoche, ton cul est moche! Culoche, ton cul est moche!"

Cette pétarade de plaisanteries méchamment imbéciles et de basse vulgarité me touche en plein ventre. Je sens la colère surgir en moi, cette sorte de colère irrépressible qui vous incendie soudain tout l'être et vous fait perdre le contrôle. Et voilà que je fonce droit sur la bande braillante et ricanante.
- Ah! vous voulez voir mon cul, Eh bien! le voilà!
Aussitôt dit, aussitôt fait. J'ôte prestement mon corsage et mon short. Je les fourre dans mon cabas. Suit la petite culotte bleu pastel que je brandis triomphalement au nez des loustics éberlués. Je braque vers eux mon torse agressif, je projette vers leurs prunelles fascinées les torpilles de mes nichons. Je fais volte-face et leur expose mon derrière en m'administrant des claques sonores sur le tam-tam des fesses. La gêne gagne leurs trognes de ploucs. Ils ont à présent l'air plutôt stupides, ils sont presque comiques avec leurs faces d'ahuris, leurs tabliers de jardiniers, leurs binettes et leurs arrosoirs à la main.

La scène inattendue attire les consommateurs installés à la terrasse du bistrot et d'autres badauds. On s'attroupe autour de nous. Voyeurs qui se rincent l'oeil, bonnes femmes offusquées, ados gesticulants et hilares. Les mères cherchent à éloigner leurs rejetons de ce spectacle scandaleux. Mais les enfants leur échappent et viennent s'accroupir au premier rang pour assouvir toute leur curiosité, les yeux exorbités. Je fends la houle des visages médusés et me dirige, toujours dans le plus simple appareil, vers la fontaine qui se trouve au milieu de la place. Je pose mon cabas, enjambe la margelle de la vasque, entre dans l'eau dont je m'asperge, en profitant pour éclabousser les spectateurs. Des enfants m'imitent et cela tourne aux jeux les plus débridés.

Nos espiègleries sont bientôt interrompues par une voix autoritaire. Monsieur le Bourgmestre en personne est sorti de son bureau, averti des événements insolites qui se déroulaient sous sa fenêtre. Le voilà qui tente de me ramener à la raison. En réponse, il reçoit à son tour une bonne giclée d'eau fraîche en plein visage. J'en ai trop fait. J'ai outragé l'Autorité. Le Bourgmestre ordonne à ses agents de s'emparer de moi. Il s'ensuit une course-poursuite à travers la place, une cavalcade digne des films de Charlot. Tantôt nous bousculons les chaises et les tables du bistrot, tantôt nous piétinons les massifs de fleurs à la gloire des blasons de la commune... La chasse à la fofolle impudique se termine à mon désavantage. Deux gros-bras à la poigne de fer m'immobilisent comme une malpropre et me conduisent devant l'homme au complet veston, dûment cravaté, qui règne sur la bourgade. Masque sinistre, qui feint l'impassibilité, mais derrière la face glabre on sent bouillir l'envie de se venger, de gifler cette dingue sans vergogne, cette irrespectueuse, cette fouteuse de merde. L'homme cravaté ordonne de me couvrir. Quelqu'un ramène une grande serviette de bain dans laquelle on m'enveloppe comme une momie. Assez vu ces formes pulpeuses...

- Je vais vous faire arrêter et inculper pour outrage aux bonnes moeurs et outrage à magistrat, profère l'Autorité.
Et c'est à ce moment précis, alors que boudinée comme un sac de pomme de terre je suis aux mains des infâmes sbires de la Municipalité, c'est à cet instant de mon martyre que se produit la chose la plus surprenante de cette mémorable journée. Une femme que nous ne connaissions ni d'Eve ni d'Adam, une certaine Madame Holzbein, s'approche de nous et toise le représentant de l'Autorité.
- Laissez-la en paix et lâchez-la.
- Je vous en prie, Madame, ne vous mêlez pas de cela.
- Si, je m'en mêle . Les vrais fauteurs de trouble, ce sont vos propres gens et non Mademoiselle Elsa. Lâchez-la ou moi aussi je vous montre mes fesses.
- Je vous le répète, ne vous mêlez pas de cette affaire et éloignez-vous.
Madame Holzbein, loin de s'éloigner, constatant l'obstination du Bourgmestre, se met calmement à dénuder sa poitrine. L'Autorité cravatée sort son portable de sa poche et s'apprête à appeler la maréchaussée. Une autre femme imite Madame Holzbein, puis une autre, puis encore une autre. Bientôt toute une troupe de femmes aux bustes dévêtus nous encercle pendant que d'autres, mégères au verbe haineux, vocifèrent des "salopes! salopes!" Le Bourgmestre ne sait plus à quel saint (s.a.i.n.t.) se vouer . Toute cette forêt d'amazones aux poitrines guerrières, tous ces braillements injurieux de commères adipeuses.

La perplexité commence à se lire sur ses traits. Que va-t-il faire? Il commence à composer le numéro quand quelqu'un à la voix aiguë le hèle et s'approche de lui. C'est sa femme, Madame la Bourgmestre en personne, alertée par tout ce grabuge. Elle se plante devant lui et le dévisage fixement. Une joute s'engage entre eux. A chaque chiffre qu'il enfonce, Madame ôte un de ses vêtements. Bientôt le doigt se fige au-dessus du cadran. L'homme au complet veston en face de sa femme aux tétons dénudés renonce à aller au bout de sa résolution.
- Lâchez-la, dit-il aux brutes qui me retiennent.

Applaudissements des amazones, huées des mégères. On me porte en triomphe dans une joyeuse bacchanale. On se rassemble autour de la fontaine, on danse au soleil rigolard et on s'asperge comme des folles pendant que les lugubres machos de la Municipalité s'éloignent tout penauds et s'engouffrent dans l'obscurité des voûtes gothiques de l'Hôtel de Ville.

26.4.06

L' EXTREME PRESENT

Vivre l'extrême présent. Consentir sans réserve au temps sans fuir dans un passé ou un avenir imaginaires. Etre absolu oui.

16.4.06

16.2.06

ECRIRE

Celui qui en écrivant ne pense pas écrire l'essentiel en vérité n'écrit pas.


Toujours tenter de dire à nouveau l'inouï avec la vieillerie usée des langues humaines.


L'écriture, parfois, comme dernier recours pour sauver sa vie.


Ecrire contre la mort, tout contre. Pour témoigner de la vie jusqu'au bord du gouffre.


Ecrire pour donner à manger, pour nourrir le feu.


Risquer sa vie, jouer son âme à chaque mot.

26.1.06

VIVRE



Vivre, c'est apprendre à naître.


Nous naissons, nous mourons, et entre temps nous faisons semblant de vivre.


Toute la vie, nous attendons quelque chose d'indéfinissable qui ne vient jamais, et ce qui vient, nous ne l'attendions pas.


La vie n'est jamais banale. C'est notre insensibilité, notre état de non-éveil qui la banalise.


Vivre lumineusement, non sérieusement.